Eglise abbatiale de Bernay 27 Normandie

L’Abbatiale, arche perdue

Bernay, cœur de pays aux aimables verdures, refuge aux pans de bois joliment bistournés, cité presque lacustre où fourmillent deux adorables cours d’eau, vivier d’initiatives colorées, inventives et novatrices, possède en sa mémoire un esprit d’une rare intensité. Depuis que Judith de Bretagne en ordonna l’édification, il y a mille ans déjà, l’abbatiale possède un pouvoir capable de mêler, dès la moindre pierre aperçue au détour d’une rue, le spirituel au temporel. Abbaye bénédictine, elle est depuis la révolution française vouée au plaisir des urbanistes castrateurs, oubliés depuis, fort heureusement, et aux animateurs des choses laïques mais hautement nécessaires.
Pousser la lourde porte et descendre les marches jusqu’au sol de pierres, c’est entrer dans un univers de pure poésie. Là, tout n’est que blancheur granuleuse, élévations rectilignes et jointives au ciel, perspectives ludiques, secrets, grandeurs et magies.

Eglise abbatiale Bernay Normandie
L’église abbatiale Notre-Dame de Bernay du XIe s., un réceptacle idéal sous-exploité à des fins culturelles.

Pénétrer dans ce monument, c’est se mettre en scène, c’est marcher dans l’intelligence immédiatement mise en éveil. Pour en deviner les plus beaux frissons, il suffit de revenir à l’hiver, lorsque la nuit s’est emparée du lieu, déambuler une bougie à la main. Là, comme un miracle, vous devenez sans tarder l’acteur du beau, le complice d’une inaltérable pureté. Claquez un doigt, vous aurez une symphonie qui tourne et vous revient, prononcez un mot et les esprits qui dorment au-dessus des chapiteaux viendront vous saluer et vous raconter ce qu’ils savent. Le mystère de cette église est une indicible alchimie qui, sitôt que vous y êtes, vous transporte dans le brasier sereinement tempétueux d’un spectacle dont vous êtes le démiurge.

Ce qui sied à ce théâtre ? des récits, des Requiem, des chœurs…

Ce qui sied à ce théâtre ? Presque tout. J’y ai vu les plus belles aventures, des lettres qui sortaient du sol, sorcières contemporaines, des errances poétiques, des récits fabuleux, Jeanne d’Arc racontant son enfance, des Requiem contre la morosité, des banquets avec des échassiers fugueurs, des bals, des marionnettes et des chimères, des orchestres et des chœurs, des toiles immenses accrochées aux cimaises, des miniatures, des amateurs, les plus grands professionnels.
J’y ai vécu les plus belles émotions, y ai dit le monde et une certaine idée de Dieu, y ai chanté l’amour et l’histoire, y ai rencontré le diable, aimable et badin.
J’y ai rêvé, espéré, attendu l’événement que méritent ces pierres ancestrales, contemporaines et déjà dans le futur. L’abbatiale de Bernay mérite sa folie culturelle. Ses murs hors du commun dans lesquels se nichent cent recoins théâtraux possèdent la carrure, rare à ce point, pour accueillir un grand festival. Sébastien Daucé et Correspondances, Vincent Dumestre et le Poème Harmonique ou François Lazarevitch sauraient s’emparer de cette folie, eux qui manient avec une grande dextérité la musique, bien sûr, mais le théâtre, la danse, les arts du cirque, le visuel, plan, volume ou pyrotechnique, et tout ce qui peut habiller d’autre manière l’ineffable porosité des chairs minérales de Bernay. Et quelle gloire en rejaillirait sur la ville !
Ressortir de cette abbatiale, c’est renaître au monde les bras chargés de légèreté, le ventre repu d’émotions, la connaissance amplifiée, l’esprit vivifié, c’est porter au loin le renom de la cité qui l’abrite. Un festival saurait être l’outil si idéal, projet à si long terme tant il serait précieux, que je ne peux qu’imaginer sa réalisation un jour prochain. Me voilà déjà prêt à acheter les billets.
Emmanuel Pleintel

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